avril 1, 2021

Certes, l’éducateur ne doit attendre aucune reconnaissance de ses élèves, même si cela lui est difficile et, à bien des égards, insupportable. Mais cette ingratitude est supportable quand elle est, en quelque sorte, compensée par une reconnaissance sociale de la fonction qui vient panser opportunément les plaies du narcissisme de l’éducateur. L’incertitude, l’aventure éducative, la mise en place de pratiques pédagogiques qui assument les contradictions de l’éducation, tout cela suppose que l’éducateur soit assuré par ailleurs de l’importance et de la dignité de sa mission. Cela suppose qu’un statut d’enseignant soit offert qui permette de déployer son inventivité sans chercher dans l’affection des élèves une introuvable et dangereuse gratification.

Mais, même à imaginer que ce statut soit garanti et, avec lui, la reconnaissance sociale qui lui serait attachée, il reste que les conditions d’exercice du métier d’enseignant ont, ces dernières années, considérablement évolué, rendant bien souvent fort difficile l’exercice d’une profession déjà aux prises avec de nombreuses contradictions. C’est ainsi qu’on a, très souvent, souligné les effets considérables de la massification du système scolaire sur les situations d’enseignement/apprentissage. Effets quantitatifs, bien sûr, dus au nombre d’élèves à scolariser. Effets qualitatifs, surtout, dus à l’arrivée d’élèves ni préparés, ni motivés pour suivre une scolarité telle qu’elle était traditionnellement conçue.

enseignant en crise

Le statut d’enseignant et le renversement de la situation

Il y a des années, les situations scolaires étaient relativement stables. Leurs finalités étaient claires et acceptées par tous les acteurs concernés. Les attentes de chaque partenaire connues. Quelques zones de déviance tolérées mais limitées dans des cadres précis. Même dans les établissements réputés difficiles, l’enseignant disposait de structures de régulation puissantes qui lui permettaient de circonvenir les comportements anomiques; de gérer les situations sociales en s’appuyant sur des repères, des cadres, des points d’appui institutionnels forts.

Or, aujourd’hui, la situation s’est renversée. Même dans les établissements faciles, l’enseignant doit construire la situation sociale qui lui permettra d’exercer son métier ; c’est à lui que revient la tâche de réguler les comportements anomiques comme de justifier auprès des parents; et des élèves eux-mêmes les principes de son enseignement. La situation non plus contrôlée a priori par la norme sociale. Elle repose très largement sur l’investissement du statut d’enseignant qui doit, tout à la fois, établir et faire respecter les règles qu’il juge nécessaires; expliquer sans relâche pourquoi il fait cela plutôt qu’autre chose; justifier les sanctions prises; persuader son chef d’établissement qu’il prend bien les initiatives requises par le projet d’établissement; et son inspecteur que ces initiatives ne l’amènent pas à sacrifier les programmes nationaux.

Quand, il n’avait qu’à se laisser guider par les habitudes locales; épouser le discours convenu des collègues, renvoyer les élèves turbulents au surveillant général et écarter, en fin d’année, ceux qui n’avaient pas le niveau requis. Quand il n’avait jamais à se justifier. Il a aujourd’hui à tout inventer, tout décider et justifier, à s’investir personnellement et garantir la cohérence des situations installées.

L’enseignant doit faire preuve de l’importance de ce qu’il propose

En effet, le brouillage général, aux yeux des jeunes, de toutes les hiérarchies sociales; le fait qu’un présentateur de télévision soit devenu plus important qu’un Prix Nobel. Et qu’un petit dealer gagne plus d’argent qu’un professeur d’université. Tout cela ne peut que déréguler les situations scolaires où il s’impose maintenant pour l’enseignant de faire la preuve de l’importance de ce qu’il y propose; de sa capacité à le faire exécuter et à tenir le coup contre tous les soupçons qui peuvent peser sur lui. Dégagée en quelque sorte de son architecture externe, la classe est renvoyée à son architecture interne. Et à la capacité personnelle du maître d’en faire une situation collective d’apprentissage.

Précisément, cela devient de plus en plus difficile. Car l’École n’est plus aujourd’hui un univers d’élèves professionnels; d’enfants et d’adolescents suffisamment bien éduqués pour que l’on puisse les instruire sans difficulté. Chaque jour, de nouveaux témoignages et de nouveaux rapports alertent l’opinion sur la montée des situations de violence scolaire. Même s’il faut refuser, dans ce domaine, de céder à tout catastrophisme, il importe de bien prendre la mesure de la situation. Le plus grave, en effet, n’est peut-être pas l’existence de quelques agressions isolées. Mais bien la dégradation progressive d’un climat; l’augmentation rapide des comportements déviants et la place que ces déviances occupent dans les préoccupations des enseignants.

L’évolution du statut d’enseignant

L’évolution est extrêmement rapide. Les efforts pédagogiques des enseignants semblent se heurter à une difficulté nouvelle, qui ne tient pas essentiellement au niveau des élèves. Mais, bien plutôt, au fait qu’ils arrivent en classe sans avoir construit les attitudes requises pour entrer dans une situation scolaire. Bien évidemment, ce phénomène ne concerne pas la totalité des élèves. Mais un pourcentage suffisamment significatif d’entre eux pour absorber l’essentiel de l’énergie de certains enseignants. Et compromettre gravement l’équilibre de leur classe. On voit ainsi des enseignants qui déclarent « ne pas pouvoir commencer à faire de la pédagogie ». Leurs énergies sont consumées. Toutes leurs forces gaspillées dans une tentative souvent vaine pour maintenir un semblant de vie sociale dans la classe.

statut d'enseignant

On en voit d’autres qui, étrangement mais avec bonne foi, implorent qu’on les débarrasse des gêneurs pour pouvoir se consacrer à la pédagogie. Et mettre en place d’intéressants dispositifs didactiques. Situation curieuse où la pédagogie elle-même, si on la laissait dériver, fonctionnerait comme outil de sélection; la socialisation comme un préalable à l’éducation, la maîtrise du métier d’élève comme condition de son exercice. Situation dangereuse dans la mesure où elle sécréterait, à terme, une sélection sociale implacable.

Pendant que les uns pourraient apprendre dans les meilleures conditions possibles, profitant de toutes les ressources de l’ingénierie didactique. Et bénéficiant, bien sûr, des enseignants les mieux formés. Les autres condamnés à un gardiennage scolaire, coupés de toute véritable culture et confiés aux enseignants les moins expérimentés. Situation terrible où le lien social gravement compromis. Mais situation qui, sans aucun doute, correspondrait bien à la demande sociale d’une part significative des parents.

Les enseignants tiennent bon…

C’est ainsi que la pédagogie et tous ses efforts semblent venir buter implacablement sur cette réalité sociale nouvelle. Ses expériences apparaissent ainsi comme des tentatives pour faire bénéficier de méthodes modernes et libérales des enfants qui acceptaient déjà les règles du jeu du statut d’enseignant et de l’institution scolaire. Des enfants qui avaient bénéficié, en dehors de l’École, de structures de socialisation efficaces. Voire des enfants avec qui on pouvait prendre le risque de pratiquer des méthodes actives; parce qu’auparavant parfaitement socialisés par les méthodes traditionnelles.

Mais, fort heureusement, un tel mode de fonctionnement est resté relativement exceptionnel. Et, à côté de ceux qui n’en finissent pas de poser des préalables; à côté de ceux qui font de la didactique un outil de sélection; il existe aujourd’hui un certain nombre d’enseignants et d’éducateurs qui; sur le terrain et dans les structures à leur disposition, s’efforcent de faire de la pédagogie un outil de promotion de tous.

Ils savent, eux, que la pédagogie n’est pas de tout repos; et qu’elle travaille en permanence la contradiction de l’instrumentation nécessaire. Plus encore, ils savent que les enfants et adolescents qui leur sont confiés doivent être considérés, tout à la fois, comme des sujets à reconnaître et à entendre, sans condescendance ni facilité. Et comme des élèves en formation à amener patiemment vers une difficile. Ils mesurent à quel point il faut parfois, faire l’expérience difficile de contradictions qui ne livrent aucune recette; pour fabriquer quelques outils, bricoler quelques situations et engager quelques rencontres sans préparation d’avance. Mais ils tiennent bon ; et leur exigence leur tient lieu de boussole. Exigence éthique indéfectible malgré la fatigue des jours et les compromissions inévitables. Exigence d’agrandir quelque peu le cercle de l’humain, parfois même contre tout espoir.

Pour conclure

Ainsi pouvons-nous comprendre en fin de cet article, à quel point il est difficile de s’engager délibérément dans l’action pédagogique. Cet engagement requiert que l’éducateur assume un certain nombre de deuils difficiles. Deuil des idées simples et des formules polémiques. Deuil de la certitude d’une transmission mécanique d’un savoir d’échange. Et deuil aussi de situations; où les enfants et adolescents se présenteraient à nous prêts à recevoir un sacrement que nous n’aurions plus qu’à leur donner. Nos élèves ne seront plus jamais prêts à s’instruire.

Dans ces conditions, poser des préalables reviendra toujours à exclure ceux qui n’entrent pas dans les normes d’une institution scolaire largement convenue; et très déterminée socialement. Le pédagogue ne pose pas de préalable, il fait avec. Il ne se résigne pas, il ne pactise ni avec l’ignorance ni avec l’humiliation. Mais il prend les gens tels qu’ils sont. Parce qu’il sait que c’est le seul moyen pour qu’ils deviennent vraiment ce qu’ils décideront de devenir.

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